Demain, quel monde pour nos enfants?

Interview de 
membre du groupe
 d'experts du Bice
 pour l'Europe
et la CEI
 
Bice : quelles sont les caractéristiques de la région du monde dans laquelle vous travaillez - Europe et  CEI - par rapport à l'enfance ?
 
Valérie Löchen : c'est un continent sur deux mondes, l'ouest et l'est, d'où plusieurs disparités. A l'est, depuis l'effondrement du bloc soviétique, les dispositions prises en faveur de l'éducation et de la santé par exemple, se sont effondrées. Le marasme économique entraîne de grosses difficultés pour les enfants. On en voit beaucoup dans les rues. Il s'agit d'une société très violente pour les plus jeunes, avec une forte précarité mais aussi moins de sens, moins de repères familiaux. A l'ouest, le problème est différent : les enfants vivent de moins en moins avec leurs parents, trop occupés à d'autres activités. Ils sont seuls. En CEI, ce phénomène gagne aussi du terrain.
Ce qui me marque également, c'est la pénalisation des réponses apportées aux jeunes délinquants. J'ai l'impression qu'en Europe, la répression a pris le pas sur l'éducation.

Qu'est-ce qui vous frappe le plus sur le terrain, par rapport aux enfants ?
VL : c'est vraiment l'évolution des structures familiales qui sont de plus en plus complexes : des familles composées, recomposées... Les enfants parviennent malgré tout à y trouver leur place.
 
Avez-vous noté une évolution depuis quelques années, par rapport aux enfants ?
VL : une évolution positive : la meilleure prise en compte de la voix des enfants. C'est un progrès indéniable.
Une évolution négative : les effets de la précarité sur les plus jeunes, surtout à l'est.
 
La Convention relative aux droits de l'enfant a-t-elle fait progresser la situation des jeunes ?
VL : oui, nettement. Il y a une meilleure prise en compte de la parole des enfants dans la vie quotidienne de la cité. Au cours des procédures de divorce par exemple, on prête de plus en plus d'attention à leurs considérations. J'ignore si tout le monde se rend compte que c'est en grande partie grâce à la Convention, mais en tout cas, les progrès sont indéniables. Les droits de l'enfant ne sont plus des « sous-droits de l'Homme ». Mais la route est encore longue : reconnaître les droits des enfants est fondamental, mais il faut aussi reconnaître leur besoin d'être protégé. La famille ne peut pas devenir un lieu de perpétuelle négociation. Un enfant doit rester un enfant, avec une autorité au-dessus de lui pour le protéger !
 
Pouvez-vous nous citer quelques initiatives prises en faveur des enfants et qui ont porté leurs
fruits ?
VL : j'ai noté une belle évolution en Roumanie où l'éducation de bon nombre d'enfants était jadis confiée à l'Etat. Après la chute du régime de Ceaucescu, on a limité le nombre d'enfants placés. Les jeunes sont davantage élevés par leurs parents, ou bien ils sont dirigés vers des familles d'accueil où ils sont vraiment encadrés. Cette transformation est impressionnante à l'échelle d'un Etat.
L'autre initiative à laquelle je pense, c'est la multiplication des lieux d'écoute et de soutien à la parentalité, notamment eu Europe. Ils se développent depuis une dizaine d'années et c'est une excellente chose car c'est un véritable enjeu pour le futur de nos enfants : pas d'enfants épanouis sans parents épanouis !
 
A quels problèmes principaux êtes-vous confrontée sur le terrain ?
VL : je pense à la question des enfants roms, une minorité qui fait l'objet d'une grande discrimination. Ces enfants sont très tôt marqués par l'exclusion et la pauvreté de leurs parents qui les poussent souvent à franchir les frontières. Ce sont des jeunes ballottés en permanence, qui ont peu d'accès aux soins, à l'éducation et tout simplement à des conditions de vie légales.
Je pense aussi aux mineurs étrangers isolés. Dès qu'un conflit éclate dans le monde, on retrouve de nombreux enfants sur les routes. Il n'existe pas de chiffres officiels, mais en France, on parle de 7000 à 8000 enfants dans cette situation ! Vous souvenez-vous de Sangatte, ce centre de réfugiés dans le Nord de la France ? On y trouvait beaucoup de jeunes d'une quinzaine d'années. L'immigration économique pousse à l'amplification du phénomène. Les enfants touchés viennent de l'Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de plus en plus, de l'Afghanistan, de l'Iran, de la Chine. Ils sont très jeunes : entre 14 et 17 ans. Vous pouvez imaginer ce qu'ils endurent parfois pendant leur voyage, puisqu'ils sont à la merci totale des passeurs !
 
Quelle est l'urgence, selon vous, par rapport aux enfants ?
VL : l'urgence, ce sont les enfants délaissés. De plus en plus, les jeunes vivent presque seuls dans leur famille. Ils se lèvent alors que leurs parents sont déjà partis, ils se couchent alors qu'ils ne sont pas rentrés. En Europe, on a beau être économiquement plus avancés, ce n'est pas mieux : les enfants restent seuls devant la télé !
 
Au regard de votre expérience, quelles pistes faut-il explorer en priorité pour que la situation des enfants s'améliore ?
VL : il faut absolument privilégier le soutien aux parents, réfléchir à la façon de les aider à jouer leur rôle. C'est de la prévention.
Inversement - et ce que je vais dire peut sembler paradoxal -, on ne peut pas toujours justifier le fait de laisser un enfant chez ses parents coûte que coûte. Dans un certain nombre de situations, il faut accepter qu'un jeune ne puisse plus vivre dans sa famille... Mais c'est encore difficile à concevoir par nos mentalités ! Je pense notamment aux cas où les parents sont atteints de maladie mentale. Un enfant confronté très tôt à de la schizophrénie, à de la bipolarité (ce qu'on appelle les "maniacodepressifs") en subira forcément les conséquences psychologiques.
 
Qu'est-ce qui vous redonne parfois espoir et vous incite à continuer de vous investir ?
VL : quand je vois beaucoup de monde s'intéresser au sort des enfants, cela me motive ! Et je suis rassurée de constater que les gens continuent à avoir envie de faire des enfants dans la société actuelle. C'est très encourageant. Enfin, je dirais que les enfants eux-mêmes sont une source d'espoir inépuisable ! Ils possèdent une vitalité extrême et une forte capacité de résilience qui semble leur permettre de passer outre les pires aléas de la vie. Je suis personnellement touchée quand je vois des jeunes se découvrir des talents après être passé par le pire. A la Fondation d'Auteuil, nous avons un choeur gospel. Entendre ces enfants chanter m'incite à penser que tout est possible !
 
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Valérie Löchen est diplômée en sciences politiques, histoire et relations internationales.
Depuis septembre 2007, elle est directrice "veille et stratégie" à la Fondation d'Auteuil.
Auparavant, elle a été directrice du contrôle à la Fondation d'Auteuil,
Directrice générale de l'ADAPEI du Bas Rhin (Association Départementale
des Amis et Parents de Personnes Handicapées Mentales)
et consultante spécialisée dans le secteur social et médico-social.
Valérie Löchen travaille au contact des enfants depuis 15 ans.
Elle s'est engagée auprès d'eux pour leur vitalité et parce que c'est
« un monde où il y a encore beaucoup à faire ! ».
Valérie est aussi motivée par la diversité des aventures humaines auxquelles
elle est confrontée, des aventures « dont on ne connaît jamais la fin ».


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