Texte de l'intervention
de Mr Yves Marie-Lanoë
L'actualité internationale sur le thème de l'enfance
"Pour une action concertée des Organisations Non Gouvernementales d'inspiration catholique en faveur de la promotion de la dignité et des droits de l'enfant."
1. En introduction à ce forum sur "L'actualité internationale sur le thème de l'enfance", nous voudrions apporter une note d'humour avec cette citation du poète bengali Rabintranath Tagore que le Bureau International Catholique de l'Enfance a choisi de mettre en exergue à sa
charte :
"Tout enfant qui naît est un signe que Dieu n'a pas encore désespéré de l'humanité."
Voilà qui place notre propos sous le signe du réalisme et de l'espérance.
- Réalisme, car nous connaissons les souffrances et les blessures que causent à des millions d'enfants dans le monde l'exploitation par le travail, les situations d'esclavage, d'abandon à la rue, les abus et l'exploitation sexuelle, l'incarcération, les traitements inhumains des enfants en situation de handicap.
-Espérance, car nous savons aussi d'expérience que ces enfants peuvent renouer avec "le dynamisme de la vie", pour peu qu'ils soient écoutés avec affection et respect, que leurs droits soient reconnus et respectés, que de véritables compétences soient mises en œuvre.
2. Sans doute faut-il aussi rappeler combien est récente l'émergence de la question de l'enfance dans l'actualité internationale.
C'est en effet seulement au XXème siècle que l'on commence véritablement à s'en préoccuper.
- Au début du siècle, la Société des nations crée un Comité de protection de l'enfance qui, en 1924, adopte un premier et très beau texte sur l'enfance « La Déclaration de Genève »
- La seconde guerre mondiale, avec son cortège de malheurs pour des milliers d'enfants crée une situation d'urgence à laquelle répond la création en 1946 du Fonds des Nations Unies pour les secours d'urgence à l'enfance.
- 1953, l'UNICEF acquiert le statut d'organisation internationale permanente.
- 1959, la « Déclaration des droits de l'enfant » est adoptée par l'ONU. Les 10 principes qu'elle formule font de l'enfant, pour la première fois, un véritable sujet de droits.
- Il faudra cependant attendre 1989 (30 ans plus tard !) pour que soit adoptée la Convention internationale des droits de l'enfant.
Où en sommes-nous aujourd'hui dans la mise en œuvre de la Convention ?
3. Les motifs d'espoir sont nombreux
- D'abord, la Convention elle-même qui, en réunissant en un seul texte les droits sociaux et politiques de l'enfant, présente pour la première fois une image d'ensemble de l'enfance. Il s'agit "d'un texte global en ce sens qu'il décrit les droits des enfants comme indivisibles et se renforçant mutuellement" (Malfrid Grude Flekkoy). Un texte qui inaugure au niveau international une véritable "culture de l'Enfance" selon la belle expression de Jordi Cots.
- Un deuxième motif de satisfaction tient à l'accueil enthousiaste réservé à la Convention. Accueil certainement favorisé par le climat qui prévalait dans les années 90, après la chute du mur de Berlin : les droits de l'homme n'allaient-ils pas constituer l'armature du nouvel ordre international ? De fait, aujourd'hui, tous les pays du monde sauf deux (les États-unis et la Somalie) ont ratifié la Convention.
- Il faut souligner également l'important travail réalisé à Genève par le Comité des droits de l'Enfant, qui a permis d'approfondir la compréhension du texte, de le compléter et de suivre sa mise en œuvre, sous la vigilante attention des ONG.
- On indiquera enfin l'immense travail entrepris par les Etats parties à la Convention pour mettre en conformité leurs législations nationales avec la Convention. Même si un effet paradoxal de ce travail est de mettre en évidence l'énorme écart qui subsiste encore bien souvent entre les textes juridiques et la réalité vécue par des millions d'enfants.
4. Les motifs d'inquiétude
Dans une étude récente, le Centre Unicef de recherche Innocenti observe qu'à la première phase d'enthousiasme a succédé, à partir des années 2000, une phase de moindre dynamisme et parfois de reculs. On peut sans doute attribuer cette évolution à trois séries de facteurs :
- L'importance prise par la thématique sécuritaire. Les attentats du 11 septembre 2001 ont focalisé l'attention sur les questions de sécurité auxquelles ont été affectés des fonds publics considérables, dans certains cas au détriment des politiques publiques en faveur de l'enfance.
De même, au nom des impératifs de sécurité, les exigences en matière de droits humains ont baissé, avec des conséquences très directes pour la justice des mineurs : tendance à l'abaissement de l'âge de la responsabilité pénale, alourdissement des peines, remise en cause des législations favorables aux mineurs.
- L'accroissement des inégalités sociales génératrices de violences. Si la mondialisation permet un développement global à l'échelle mondiale, on réalise mieux aujourd'hui que celui-ci s'accompagne, dans beaucoup de pays, d'un fort accroissement des inégalités.
Les crises économiques des années 90 en Asie et en Amérique latine ont laissé des traces profondes et durables, En Europe, la crise de l'Etat providence a coïncidé avec la réapparition de la grande pauvreté et de phénomènes d'exclusion.
Les enfants sont les premières victimes de ces évolutions, avec des violences subies souvent liées à la désagrégation de la famille et au chômage, mais également avec la violence des jeunes eux-mêmes (phénomènes des bandes en Amérique Latine, violence des jeunes dans les quartiers sensibles en Europe, violences souvent liées à la drogue.)
- On notera enfin l'apparition d'un climat culturel peu propice à l'épanouissement des valeurs qui sous-tendent la Convention. L'idéologie dominante matérialiste (au moins dans les pays du nord) que le Pape Jean-Paul II n'a cessé de dénoncer, l'individualisme, la culture du "chacun pour soi" et la compétition à outrance, ont créé un climat peu favorable aux valeurs de responsabilité, de participation, de solidarité, qui sous-tendent la Convention, rendant plus difficile sa mise en oeuvre.
Quel peut être le rôle des ONG d'inspiration catholique dans la phase qui s'ouvre ?
L'adoption de la Convention en 1989, puis sa ratification progressive par tous les États, a ouvert un nouveau chapitre pour la promotion de la dignité et des droits de l'enfant. La tâche est immense puisqu'il s'agit de mettre les textes en application, alors même que la mondialisation apporte des bouleversements considérables dans lesquels les enfants se trouvent le plus souvent en première ligne (pensons aux phénomènes de migrations massifs). Quelles exigences cela emporte-t-il pour les ONG d'inspiration catholique?
5. Apporter la richesse de notre tradition spirituelle au débat international sur l'enfance
On dit souvent, et à juste titre, que la Convention a permis de passer d'une approche basée sur l'assistance à une approche fondée sur les droits de l'enfant. C'est un progrès majeur, mais la question de l'enfance déborde celle des droits de l'enfant.
Pour nous, "croire en l'enfant", c'est, dans un même mouvement : affirmer qu'il a des droits (la Convention), favoriser son "dynamisme de vie" (sa résilience) et permettre l'éveil de sa dimension spirituelle.
La doctrine sociale de l'Église nous ouvre des perspectives essentielles : la dignité de la personne humaine, le respect dû à la vie, la place des parents « premiers éducateurs de leurs enfants », le rôle éminent de la famille. Plus que jamais, le rôle des ONG d'inspiration catholique est d'apporter au débat international cet éclairage spécifique inspiré par l'Évangile.
6. Établir un nouveau diagnostic sur la situation de l'enfance
La Convention a été écrite dans le contexte des années 80, près de 30 ans se sont écoulés depuis. Le texte doit être mis à l'épreuve de la situation des enfants aujourd'hui. De nouveaux défis sont apparus dont on n'avait pas même idée il y a 30 ans, de nouvelles chances aussi. Nous pensons qu'il est temps de faire un état des lieux et d'appeler l'attention sur les urgences présentes.
7. Constituer un réseau d'ONG d'inspiration catholique travaillant pour l'enfance
Dans le domaine de l'enfance, les ONG d'inspiration catholique forment probablement l'ensemble d'organisations le plus vaste et le plus dynamique au monde. Cet ensemble souffre cependant d'un triple handicap : chacun travaille de son côté, il a une faible visibilité dans les médias et il se fait peu entendre dans les Institutions internationales.
Dès lors, une action concertée et la constitution en réseau sont plus que jamais nécessaires.
8. Les trois pistes de travail qui viennent d'être évoquées doivent être mises en œuvre dès aujourd'hui, c'est le sens de l'initiative prise par le Bice pour la préparation du 20ème anniversaire de la Convention internationale des droits de l'enfant en 2009.
Notre organisation, créé en 1948 à l'appel du Pape PieXII, s'est inscrite d'emblée dans le mouvement de solidarité internationale de l'immédiat après guerre. Depuis, notre histoire a été intimement liée aux évolutions institutionnelles et au mouvement des idées qui ont permis l'émergence de la Convention internationale des droits de l'enfant.
C'est pourquoi nous allons préparer pour le 20ème anniversaire de la Convention que nous célébrerons à Genève en 2009, un Appel sur la situation de l'enfance, à destination des opinions publiques, des Gouvernements et des Institutions internationales.
Nous formulons le vœu que le plus grand nombre possible d'ONG d'inspiration catholique s'associent à cette initiative pour que cet événement ne soit pas seulement un temps de commémoration mais qu'il apporte une première réponse à la pressante exigence d'une action concertée en faveur de la dignité et des droits des enfants.
L'espérance qui nous porte a le visage de l'Enfance, plus précisément,
celui d'une petite fille, la "Petite fille Espérance" chère au Poète Charles Péguy.
C'est une enfant joyeuse et espiègle qui court devant nous autres adultes, souvent trop sérieux, parfois fatigués du chemin,
une enfant qui fraie d'imprévisibles voies à la vie lorsqu'il semble qu'il n'y a plus de chemin.
L'espérance qui nous porte est celle d'un monde construit avec les enfants, un monde de justice et de paix qui ouvre pour chaque enfant un avenir.
Rome, 30 novembre 2007
Yves Marie-Lanoë
Président du Bice