Appel aux autorités morales et religieuses
86. Notre conviction est que
« le développement intégral de l'enfant et son bonheur demandent [...], quelle que soit sa situation, qu'il puisse réfléchir au sens de sa vie et qu'on respecte la dimension spirituelle qui est en lui.»[94] L'article 14 de la Convention reconnaît implicitement cette dimension, en demandant que soient respectés le droit de l'enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion, comme le droit et le devoir des parents ou des représentants légaux de l'enfant de guider celui-ci dans l'exercice de ce droit. [95]
C'est pourquoi nous appelons les autorités morales et religieuses à :
87. Faire pleinement respecter les droits et la dignité des enfants partout où elles sont actives
Les grandes religions et les grandes institutions laïques ont toutes des institutions dédiées à l'éducation, à la santé, à l'aide sociale pour les enfants et leurs familles. L'obligation de respecter les droits de l'enfant ne s'arrête pas plus aux portes de ces institutions qu'elle ne s'arrête à celle des foyers.
Le respect de la conscience de l'enfant, celle de son corps, la protection de l'enfant contre toute forme de violence et plus généralement le respect de tous ses droits doivent être inscrits dans les codes de bonne conduite de ces institutions et faire l'objet d'une préoccupation constante des autorités qui en ont la responsabilité.
88. Contribuer au dialogue interculturel par le dialogue interreligieux
Beaucoup de guerres sont menées, sinon au nom de la religion, au moins avec la question des identités religieuses en arrière plan. La religion est souvent instrumentalisée par des groupes prêchant le racisme, la xénophobie, l'intolérance et la haine de certaines identités religieuses.
Dans de tels environnements, les jeunes sont particulièrement vulnérables, surtout s'il y a carence éducative.
Le dialogue interculturel est donc essentiel pour prévenir les clivages ethniques, religieux, linguistiques, pour reconnaître nos différences en même temps que l'égale dignité de chacun, et pour construire une société solidaire.
Nous pensons que le dialogue interreligieux et le dialogue avec les représentants des différentes traditions philosophiques et morales aident les hommes à se comprendre et donc qu'il incombe aux autorités concernées de s'y engager avec vigueur en y associant les enfants et les jeunes[96].
89. Expliciter les liens entre le message religieux et les droits de l'Homme[97]
Les Églises, les religions, devraient en faire un objectif à part entière.
Les droits de l'Homme s'inscrivent en effet dans le message de fraternité universelle, de solidarité avec les autres hommes en un mot d'amour des grandes religions. Mais ce lien avec les droits de l'Homme reste trop souvent implicite, comme si cela allait de soi : en fait l'exigence de justice et des droits de l'Homme doit être explicitée comme condition minimale d'accès à une humanité permettant à chacun de faire l'expérience religieuse ou spirituelle à laquelle les grandes religions et les grandes traditions spirituelles l'appellent.
Pour bien des religions, l'amour fraternel est le commandement même de Dieu ; il implique le respect mutuel de la dignité de chacune et de chacun.
« Tout enfant qui naît est un signe que Dieu n'a pas encore désespéré de l'humanité. » Rabindranath Tagore, Poète indien, Prix Nobel de littérature en 1913 |
90. Participer à la nouvelle mobilisation pour les droits et la dignité de l'enfant
Parce que le fait religieux ou de morale laïque n'est pas seulement une affaire privée mais a toujours une dimension sociale, parce que les grandes religions, comme les grandes institutions laïques, ont souvent une riche expérience éducative, nous pensons que les autorités morales et religieuses doivent participer activement aux débats sur les questions de l'enfance.
Elles doivent tenter de répondre avec tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, croyants et non croyants, aux nouveaux enjeux de l'enfance et prendre une part active à cette nouvelle mobilisation pour les droits et la dignité de l'enfant que nous appelons de nos vœux.
Sans doute revient-il plus particulièrement aux grandes religions d'ouvrir une perspective plus vaste, née de l'étonnement et de l'émerveillement devant l'enfant qui toujours nous surprend.
Cette ouverture place les questions lancinantes du début - questions qu'il ne faut jamais cesser de se poser et toujours tenter de résoudre - dans un horizon plus large qui peut nous aider à ne pas perdre espoir en nous invitant au « réalisme de l'espérance. »[98]
Nous mettre à la hauteur de l'enfant
91. Le don d'étonnement et d'émerveillement, nous le tenons de l'enfant.
Il est spontané chez lui. L'enfant nous l'apporte en venant au monde.
Nous devons en être les gardiens attentifs et permettre que l'enfant, une fois adulte, puisse, lui aussi, continuer de s'émerveiller du monde que nous lui aurons confié.
Pour que ce monde garde visage humain il nous faut respecter l'enfant, nous mettre « à hauteur d'enfant » :
« Vous dites : C'est épuisant de s'occuper des enfants. Vous avez raison. Vous ajoutez : parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus que le fait d'être obligés de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, de nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser. »[99]
Janusz Korczak [100] |
[94] Extrait de la Charte du Bureau international catholique de l'enfance, Bice, 2007.
[95] Voir Art. 14 §1et 2 de la Convention cité en regard du paragraphe 25.
[96] Voir l'intervention de Gabriel Nissim o.p., Président de la Commission « Droits de l'Homme » de la Conférence des OING du Conseil de l'Europe sur « L'éducation aux Droits de l'Homme, une nécessité incontournable face aux défis actuels », Table ronde le 11 mars 2008 au Palais des Nations.
[98] Expression que nous devons à Stefan Vanistendael, responsable du département de Recherche & Développement du Bice, cahier du Bice « La résilience ou le réalisme de l'espérance » Bice, 3ème édition, 1998.
[99] Prologue de « Quand je redeviendrai petit », Association Française Janus Korczak (AFJK), traduction révisée en 2007.
[100] Janusz Korczak (1878-1942), célèbre pédopsychiatre polonais, écrivain, pédagogue, inlassable défenseur de la cause des enfants, mort à Treblinka où il a été déporté avec les enfants de son orphelinat qu'il a refusé d'abandonner.