Bice : Quelles sont les caractéristiques de la région du monde dans laquelle vous travaillez, par rapport à l'enfance ? (Pérou)
Alejandro Cussianovich : En Amérique latine, nous avons une population très jeune. La moitié a moins de 18 ans. La démographie de nos pays n'est donc plus la même, d'autant que les progrès de la médecine nous font vivre plus vieux. Le modèle économique a aussi évolué. Le fossé entre riches et pauvres se creuse chaque jour davantage. Nous avons aussi un gros problème de corruption généralisée : la plupart des institutions ont perdu du poids sur le terrain à cause de la réticence des populations. Heureusement, certains pays comme la Bolivie, l'Equateur, le Vénézuéla, le Chili ou le Paraguay ont un gouvernement plus progressiste qui laisse présager des avancées positives.
Bice : Qu'est-ce qui vous frappe le plus sur le terrain, par rapport aux enfants ?
A.C : La pauvreté, d'abord. La misère. Les enfants qui crèvent de faim et ne grandissent pas normalement.
Leurs visages transpirent le manque ! Pour les plus démunis, tomber malade, c'est aller au cimetière car se payer des médicaments revient trop cher. Se soigner est devenu un privilège, en Amérique latine !
Ce qui me frappe aussi, c'est la pénalisation de la misère. Les enfants qui travaillent dans la rue ou sur les marchés, sont chassés par la police. Tout se passe comme si on devait débarrasser Lima, la capitale du Pérou, de tous ces maux et désordres pour accueillir les chefs d'Etat dans un contexte aseptisé !
La question de l'éducation m'interpelle également. Même si les parents insistent pour que leurs enfants suivent un enseignement, on constate une réelle désaffection de la part des jeunes pour l'école. Pour résumer, les enfants se demandent en quoi il est utile de s'instruire, puisque cela ne permet pas de se nourrir ! Il faut reconnaître aussi que le niveau de notre école publique est bien bas ! Nous avons des projets d'éducation nationale, mais pas d'argent pour les mettre en pratique.
Enfin, les phénomènes de migration me touchent. Les enfants sont parfois arrachés à leurs parents quand ils parviennent à passer la frontière. Ils se retrouvent seuls. En 10 ans, 3 millions de péruviens ont émigré et 300 000 projettent de partir prochainement.
Bice : Avez-vous noté une évolution depuis quelques années, par rapport aux enfants ?
A.C : Je constate des transformations au sein de la famille. 25% des moins de 20 ans sont des adolescents déjà pères ou mères, mais sans stabilité conjugale.
De plus, le phénomène des migrations engendre des évolutions : les enfants qui restent au Pérou alors que leurs parents ont réussi à passer la frontière, sont pris en charge par une soeur ou une grand-mère.
C'est forcément perturbant. Il existe aussi des migrations internes au pays : des jeunes filles qui changent de ville pour devenir domestiques, par exemple. Elles se retrouvent sans famille.
Quant aux enfants qui travaillent, ils sont légion. Au Pérou, un enfant alimente entre 10 et 16% du budget familial. C'est énorme et cela engendre forcément une redéfinition des rôles au sein de la famille.
Bice : La Convention relative aux droits de l'enfant a-t-elle fait progresser la situation des jeunes ?
A.C : Oui, les enfants ne sont plus des objets mais des sujets, des citoyens. Il y a une volonté nationale de les aider. La Convention a donné naissance à un nouveau Contrat Social entre les adultes et les enfants. Le droit est désormais un mot connu du plus grand nombre et ça n'a pas toujours été le cas. Je me souviens qu'en 1986, j'ai demandé à un enfant s'il en connaissait la définition. Il m'a répondu « oui, c'est quand je rentre tout DROIT à la maison après l'école » ! Mais même s'il existe désormais des lois en faveur des enfants, cela ne veut pas dire qu'elles sont toujours appliquées au niveau local ! Les pratiques ancestrales ont la vie dure. Par exemple, à l'école, il n'est pas rare de violenter les enfants indisciplinés. On leur tire les oreilles, les cheveux, ou on leur fait subir des vexations verbales vraiment très dures.
Bice : Pouvez-vous nous citer quelques initiatives prises en faveur des enfants et qui ont porté leurs fruits ?
A.C : J'ai constaté des évolutions très positives au quotidien, comme la multiplication des « municipalités écolières » avec des maires-enfants, élus par leurs camarades. Les jeunes peuvent ainsi discuter de l'organisation de l'école, de leurs problèmes. Les enfants prennent aussi part à des comités de lutte contre la pauvreté. C'est l'occasion pour eux d'exposer leurs soucis mais aussi d'entendre ce par quoi les adultes sont préoccupés. C'est un apprentissage au dialogue, à l'exercice démocratique. Et je pense que c'est une priorité, surtout dans les petites villes.
Bice : A quels problèmes principaux êtes-vous confronté sur le terrain ?
A.C : Le problème, c'est comment faire comprendre aux enfants que leurs problèmes ne doivent pas rester dans la sphère privée mais qu'ils concernent tout le monde ? Les jeunes ont du mal à se sentir citoyens, concernés par le groupe. C'est vrai aussi qu'ils peinent encore à être pris au sérieux dans la sphère publique. J'ai remarqué qu'il subsistait des « réflexes de colonisés » : les jeunes ont tendance à dire merci pour un simple droit accordé... alors que ce n'est qu'un droit... et que c'est donc normal !
Bice : Quelle est l'urgence, selon vous, par rapport aux enfants ?
A.C : L'urgence, c'est de s'occuper en priorité du premier âge : les enfants entre 0 et 4 ans. Tant de choses se jouent pendant ces années! Je dirais aussi qu'il est nécessaire de reconnaître la spécificité culturelle des enfants des Andes et de l'Amazonie. Ils ont une façon très différente de concevoir la vie et la mort et ils sont plus vulnérables que les autres : d'ici 30 ans, vu l'exploitation qui est faite de leur territoire, la vie là-bas ne sera plus possible.
Bice : Au regard de votre expérience, quelles pistes faut-il explorer en priorité pour que la situation des enfants s'améliore ?
A.C : Outre la valorisation du travail, de la famille et de l'éducation, je crois qu'il faut repenser la division générationnelle du pouvoir : il est nécessaire de mettre en pratique les bonnes intentions qui consistent à faire participer les enfants à la vie publique. Et c'est loin d'être toujours le cas ! Je crois aussi qu'il faut revaloriser la place des jeunes filles dans notre société... elles sont tellement victimes de discrimination !
Bice : Qu'est-ce qui vous redonne parfois espoir et vous incite à continuer de vous investir ?
A.C : Les enfants qui continuent à sourire... surtout les ados ! Parfois, je me demande comment certains ont fait pour ne pas se pendre ! Il suffit de souffler un peu pour voir apparaître la flamme en eux, c'est incroyable ! Je me dis qu'après 32 ans passés aux côtés des jeunes travailleurs, je n'ai pas le droit d'être pessimiste... malgré la misère qui me saute au visage tous les jours. Pourquoi les statistiques des suicides dans nos pays sont-elles si basses ? Parce que nos enfants sont pleins d'espoir et que la vie compte plus que tout. Ca devrait nous inspirer !