Bice : Quelles sont les caractéristiques de la région du monde dans laquelle vous travaillez, par rapport à l'enfance ? (Côte d'Ivoire)
Désiré Koukoui: Ce sont les mêmes caractéristiques partout en Afrique : d'abord, une grande pauvreté. Ensuite, des conflits armés dans lesquels sont enrôlés les plus jeunes. Je pense aussi au travail des enfants. Sans parler de la maladie et en particulier du VIH. Nous avons aussi un gros problème par rapport à l'éducation, en particulier celle des filles. Enfin, en Afrique, 1 enfant sur 3 n'a pas d'existence légale car il n'est pas recensé dans les registres de l'Etat civil. Difficile de parler de droits de l'enfant quand ils n'existent même pas officiellement...
Bice : Qu'est-ce qui vous frappe le plus sur le terrain, par rapport aux enfants ?
D.K : C'est l'incapacité des parents à pendre en charge leurs enfants. Les plus jeunes sont obligés de devenir soutiens de famille et d'aller travailler durement pour que leurs petits frères et soeurs puissent continuer à manger. Ces enfants n'ont pas accès à l'éducation et bon nombre n'ont pas d'existence civile.
Je vois aussi beaucoup d'enfants des rues, livrés à eux-mêmes, qui sont victimes de vexations, de viols et de pédophilie.
Bice : Avez-vous noté une évolution depuis quelques années, par rapport aux enfants ?
D.K : Depuis dix ans, on constate une extrême pauvreté. Conséquence directe : le taux de scolarisation a beaucoup chuté. Quand les pays africains atteignent 45%, c'est vraiment le maximum ! Le taux de mortalité infantile a aussi augmenté. Et de moins en moins de filles vont à l'école. De plus en plus d'enfants naissent en prison.
Bice : La Convention relative aux droits de l'enfant a-t-elle fait progresser la situation des jeunes ?
D.K : Oui, il y a une évolution au niveau politique : une volonté de prendre les problèmes des enfants à bras le corps. Nous avons désormais des ministères en charge de l'enfance ; c'est une avancée. Les pays ne peuvent plus se comporter comme avant. Conséquence directe : nous avons plus de juges pour enfants ; il y en a 3 à Abidjan. On note aussi des progrès en milieu carcéral : on sépare les mineurs et les adultes. Mais il reste la question des ressources -bien insuffisantes- allouées à ces politiques de l'enfance.
Bice : Pouvez-vous nous citer quelques initiatives prises en faveur des enfants et qui ont porté leurs fruits ?
D.K : Je pense aux déclarations de naissance, dont le délai a été allongé pour permettre à tous les enfants d'exister civilement. On est passé de 15 jours à 60 et la gratuité est systématique : plus besoin de payer un timbre. On ne paie que si on a besoin d'un extrait de naissance. De plus, des centres d'Etat civil ont été créés dans les villes pour favoriser la proximité entre la population et les institutions.
En ce qui concerne l'éducation, beaucoup de pays comme la Côte d'Ivoire, le Bénin ou le Burkina Fasso font des efforts concernant la gratuité. C'est un réel progrès.
Je pense aussi aux programmes nationaux pour l'éducation, la lutte contre le SIDA... Les accords multilatéraux permettent d'engager des actions concrètes.
Bice : A quels problèmes principaux êtes-vous confronté sur le terrain ?
D.K : Le principal souci sur le terrain, c'est quand je constate que l'enfant a perdu sa place au sein de la famille et qu'il n'est pas possible de faire entendre raison aux parents. Ils font travailler leurs enfants et vous expliquent qu'ils ne peuvent pas faire autrement. C'est déroutant. De fait, il faut bien comprendre que pour ces familles, faire un seul repas par jour est déjà énorme ! Il est donc logique -même si c'est révoltant- que ces enfants n'aient pas accès à l'éducation : il faudrait leur payer le transport, la nourriture...
Question santé, c'est aussi très compliqué : en Afrique, tout est payant, des consultations à l'hôpital ! Et à moins que le Bice prenne en charge certains examens comme les scanners, les populations ne peuvent pas se soigner. Les ressources de l'Etat en matière de santé sont insuffisantes.
Bice : Quelle est l'urgence, selon vous, par rapport aux enfants ?
D.K : Il y en a plusieurs. D'abord, il faut s'occuper des enfants enrôlés dans les conflits armés. C'est une catastrophe, parfois par ricochet. La situation des très jeunes filles qui « accompagnent » les soldats, le plus souvent victimes d'abus sexuels, est aussi particulièrement dramatique.
L'autre urgence, c'est la maltraitance des enfants, très courante. Je vous donne un exemple concret : ces 15 derniers jours, nous avons traduit deux femmes en justice car elles avaient lacéré le corps de leurs deux jeunes domestiques avec des ciseaux ! Attacher un enfant contre un arbre et le priver de nourriture n'est pas rare, en Afrique. On assiste aussi au phénomène des enfants-sorciers : on les considère comme à l'origine de tous les maux de la famille, donc on se venge sur eux.
Bice : Au regard de votre expérience, quelles pistes faut-il explorer en priorité pour que la situation des enfants s'améliore ?
D.K : Vers l'éducation ! Malgré quelques problèmes, l'école reste un havre de paix. Il faut absolument que tous les enfants aient accès gratuitement à l'école. L'analphabétisation reste un problème majeur en Afrique. Par exemple, même si les jeunes sont de mieux en mieux informés concernant le virus du Sida, leur analphabétisation restreint leurs possibilités de compréhension des programmes. Notre avenir passe par l'école !
Bice : Qu'est-ce qui vous redonne parfois espoir et vous incite à continuer de vous investir ?
D.K : L'extrême capacité des enfants à tout surmonter, à faire en sorte que leur situation s'améliore. C'est ce qu'on appelle la résilience et cela me surprend tous les jours. Quand je vois une jeune fille violentée qui, au lieu de sombrer dans la débauche comme tant d'autres le font, se prend en main et part apprendre la couture pour préparer son avenir, je dis « chapeau » ! Nous, les adultes, devrions pouvoir nous servir de cette force pour construire l'avenir des enfants, avec les enfants.