Bice : Quelles sont les caractéristiques de la région du monde dans laquelle vous travaillez, le Népal, par rapport à l'enfance ?
Irada Parajuli Gautam : La population des enfants en dessous de 18 ans représente 47,5% de la population totale. La pauvreté, l'analphabétisation et le chômage sont les causes principales de la violation des droits de l'enfant. Beaucoup d'enfants quittent l'école en raison du conflit qui a sévi au Népal ces dix dernières années, du déplacement des populations à l'intérieur du pays, de la pauvreté, et commencent à travailler dès leur plus jeune âge, afin de gagner de quoi vivre en ville...
Beaucoup d'enfants ont perdu leurs parents à cause du conflit. Certains n'ont même pas de certificat de naissance, d'autres sont orphelins, sexuellement maltraités, victimes de la traite ou violés.
Le déplacement forcé prive également des milliers d'enfants d'une socialisation normale. En même temps, il n'y a pas d'organisation qualifiée pour mettre en place des services de soins pour les enfants.
Résultat : nombre d'entre eux meurent dans les régions éloignées. En moyenne, tous les ans, sur environ 800 000 enfants qui naissent, 50 000 disparaissent avant l'âge de 5 ans. Actuellement, chaque jour, 130 enfants meurent !
Autre caractéristique marquante au Népal : le mariage précoce des enfants. 34 % sont mariés avant qu'ils atteignent 15 ans et la plupart d'entre eux sont des filles ! La punition corporelle à la maison et à l'école, reste très fréquente. Les parents ne prêtent pas suffisamment attention à leurs enfants puisqu'ils sont occupés par leur travail. Beaucoup de jeunes se retrouvent donc dans la rue et ont développé de mauvaises habitudes les engageant dans la toxicomanie et l'alcoolisme.
La discrimination entre les garçons et les filles existe tant dans le privé que dans les endroits publics.
Dans le cas spécifique des filles, elles doivent s'occuper de leurs petits frères et soeurs au détriment de leur propre éducation. Sur 87.4 % d'enfants scolarisés, 51 % abandonnent après le cycle d'école primaire. Seulement 42 % des filles sont instruites contre 65% des garçons.
Bice : Qu'est-ce qui vous frappe le plus sur le terrain, par rapport aux enfants ?
I.P.G : Cela paraît évident mais c'est un fait : là où il y a des organisations, les enfants sont mieux protégés. Au Népal, beaucoup d'enfants sont méprisés, maltraités et confrontés à la violence, conséquence de la pauvreté et du manque de conscientisation. Il est donc nécessaire de garantir plus de ressources et de collaboration avec le gouvernement et le secteur privé, et de mettre en avant ces questions réellement prioritaires. Je me rends compte que les moyens sont très limités sur les questions de la participation des enfants et sur la question de la violence à l'encontre des plus jeunes au Népal, en particulier dans les zones rurales.
Bice : Avez-vous noté une évolution depuis quelques années, par rapport aux enfants ?
I.P.G : En terme d'évolution positive, je dirais que la formation des groupes d'enfants, leur capacité à s‘investir en informatique, à faire entendre leur voix dans les différents forums et de gérer des situations conflictuelles nous encouragent tous.
L'inscription scolaire est en augmentation, les services de santé aux enfants vont en s'améliorant, la morbidité et la mortalité infantile sont en diminution.
L'attention à la petite enfance et les programmes de développement ont aussi été renforcés. On assiste à un accroissement progressif des droits des enfants.
Beaucoup de jeunes déplacés et d'enfants issus du conflit armé sont réintégrés au sein de leur famille ou de leur communauté.
Dans le nouveau processus politique en cours au Népal, on a systématiquement observé que la question de l'intégration sociale avait permis de faire entendre la voix des enfants marginalisés et des enfants handicapés.
La discrimination entre les garçons et les filles diminue : plus de filles sont inscrites à l'école, les parents semblent de plus en plus traiter leurs progénitures équitablement, plus de bourses scolaires sont offertes aux groupes d'enfants défavorisés et aux filles.
D'un point de vue négatif, les enfants ont été très touchés par le conflit au Népal ces 12 dernières années. La pauvreté et la faim en ont contraint beaucoup à fuir leur foyer pour commencer des petits boulots à risques, par exemple garçons conducteurs de véhicules publics, enfants engagés pour laver la vaisselle dans les hôtels et les restaurants, travailleurs domestiques, etc.
Bice : La Convention relative aux droits de l'enfant a-t-elle fait progresser la situation des jeunes ?
I.P.G : Oui, grâce à la Convention, nous avons élaboré une loi nationale pour les mineurs (national children Act). Beaucoup d'accords internationaux sont ratifiés par le gouvernement du Népal, ce qui contribue certainement à la mise en oeuvre des droits de l'enfant.
Bice : Pouvez-vous nous citer quelques initiatives prises en faveur des enfants et qui ont porté leurs fruits ?
I.P.G : Je pense aux programmes de conscientisation dans les écoles et au développement de plans d'action pour aborder la question des enfants. La participation des enfants dans la prise de conscience, l'émergence d'activités de formation et la consultation des enfants en tant que membres à part entière de la communauté constituent aussi des avancées de taille.
Citons également le travail en concertation avec les parents, les enfants et les autorités pour atteindre un consensus qui a servi à inscrire la question des droits de l'enfant dans l'agenda national. La participation des enfants à des programmes réguliers ainsi qu'à différentes célébrations de journées, telles que la « journée nationale des enfants », la « journée internationale des droits de l'enfant », la « journée contre la traite des enfants », la « campagne des 16 jours contre la violence » me semble être porteuse d'espoir. L'espace d'expression accordé aux enfants démontre toujours leur immense potentialité : via le théâtre de rue, la poésie, les essais, le chant et la danse, leur message passe très efficacement.
Parmi les initiatives à saluer, on peut citer les programmes sur l'éveil précoce de la petite enfance, qui ont redonné confiance aux parents, ou les programmes de sensibilisation sur les questions de l'abus sexuel, de l'exploitation de la violence domestique et de la traite des enfants. J'ajoute qu'un conseil psychosocial, juridique et médical s'est développé.
Bice : A quels problèmes principaux êtes-vous confronté sur le terrain ?
I.P.G : Ils sont nombreux. Il n'y a aucune loi relative à la violence domestique : un conflit est résolu la plupart du temps par la médiation de la communauté.
Bien que la loi soit claire sur l'abus sexuel des enfants, on ne peut pas l'appliquer aisément car des preuves sont systématiquement requises.
Il y a une demande élevée de bourses scolaires, mais nous ne pouvons pas toutes les satisfaire, en raison de la limitation de notre budget.
Les victimes des villages en zone rurale ne peuvent pas facilement dénoncer les abus, à cause du coût des transports, de la crainte d'être stigmatisées et des dépenses supplémentaires pour le logement, la nourriture et le service juridique.
Aucun service de police à l'échelle administrative du village n'existe, ce qui complique la procédure pour porter plainte.
Les enfants qui n'ont plus de parents doivent faire face à des problèmes de sécurité et de survie. Ces enfants sont d'autant plus victimes d'abus qu'ils n'ont pas d'endroit sécurisé où vivre. Les enfants des rues sont également en augmentation constante.
Bice : Quelle est l'urgence, selon vous, par rapport aux enfants ?
I.P.G : L'argent des donateurs pour l'établissement résidentiel des enfants doit être réorienté et se baser sur une approche centrée sur la famille et la communauté. Dans les cas extrêmes, quand les enfants n'ont pas de parents, on doit réfléchir à des options alternatives, telles que les familles d'accueil.
Les ressources devraient être également reparties dans les zones rurales, les taudis urbains, les usines de tapis, et les secteurs réservés aux migrants qui vivent dans une situation de pauvreté absolue.
Bice : Au regard de votre expérience, quelles pistes faut-il explorer en priorité pour que la situation des enfants s'améliore ?
I.P.G : Il faut urgemment réfléchir à la violence domestique et à son impact sur les enfants. Il me semble aussi nécessaire de se demander à quel point les lois, les systèmes et les structures en faveur des enfants sont éloignés de la réalité du terrain.
Bice : Qu'est-ce qui vous redonne parfois espoir et vous incite à continuer de vous investir ?
I.P.G : La situation des enfants est meilleure qu'auparavant et le Népal semble être sur la voie de la pacification et d'une stabilisation durable. Nous espérons moins d'enfants affectés par le conflit, donc moins d'enfants affectés par la pauvreté, l'abus, la négligence, la violence et la faim. L'enthousiasme du peuple, le courage et l'engagement des personnes dans le nouveau processus mis en oeuvre au Népal sont des indicateurs positifs de l'amélioration de la situation des enfants.